Sermon de Kippour 5771
Rabbin Gabriel Farhi
« Se préparer à mourir pour mieux vivre »
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L’Ecclésiaste nous enseigne ceci : « Une bonne réputation est préférable à un parfum agréable et le jour de la mort à celui de la naissance[1] ». Que signifie cette pensée du Roi Salomon et en quoi pourrait-on préférer la mort plutôt que la naissance ? Alors que nous nous présentons devant Dieu en mortifiant nos personnes, nous affirmons que nous sommes prêts à nous soumettre à la sentence divine à la fin de cette journée. Nous laissons de côté nos certitudes, nos fiertés, nos arrogances pour humblement faire l’expiation de nos fautes. Ce travail de repentir n’est concevable qu’une fois que nous avons abandonné tout ce qui nous lie à notre vie terrestre. Ainsi par le jeûne, la simplicité vestimentaire, la contrition, sommes-nous en mesure de comprendre notre état de mortels et la fragilité de nos existences.
Cependant, quel chemin faut-il parcourir pour accepter la parole de l’Ecclésiaste ! Le jour de la mort serait-il à ce point préférable à celui de la naissance ? Nos sentiments et nos émotions témoignent du contraire. Lorsque nous accueillons sur cette terre une nouvelle vie, nous nous réjouissons alors, qu’au contraire, lorsqu’une âme quitte ce monde nous sommes dans la souffrance et l’affliction. Pour comprendre cette sentence du Roi Salomon, il nous faut nous tourner vers le Midrash qui nous enseigne ceci : « Lorsqu’une personne naît, elle est destinée à mourir, mais lorsqu’elle meurt elle est destinée à vivre dans l’éternité. Quand une personne naît, chacun se réjouit, lorsqu’elle meurt, chacun s’afflige. Il ne devrait pas en être ainsi. Car lorsque quelqu’un naît, nul ne peut prédire quelle sera sa vie, s’il sera méritant ou pas, bon ou mauvais. En revanche, lorsque quelqu’un meurt, il y a matière à se réjouir de son départ s’il laisse derrière lui une bonne réputation et quitte paisiblement le monde »[2]. Le Midrash illustre ce propos par une très jolie parabole : « Imaginons le trajet de deux navires : l’un quitte le port et l’autre le rejoint. Lorsque le premier navire, qui s’apprête à traverser les océans, quitte le port, tout le monde se réjouit alors que lorsque l’autre navire, qui vient de traverser les océans et qui rentre au port, ne suscite aucune joie. Un homme avisé se tenait sur le port et dit aux personnes présentes : « Je ne suis pas en accord avec vous ! Il n’y a aucune raison de se réjouir pour le navire qui quitte le port car personne ne peut prédire quel sera son destin. Il peut rencontrer des océans déchaînés et des tempêtes, alors que vous auriez tous des raisons de vous réjouir de voir le navire qui entre en sécurité dans le port ». Il doit en être de même pour la personne qui meurt avec une bonne réputation et paisiblement : on doit s’en réjouir et c’est pour cette raison que Salomon disait : « Le jour de la mort est préférable au jour de la naissance ».[3]
En cela aussi « une bonne réputation est préférable à un parfum agréable ». Le « shem tov », littéralement le « bon nom » est ce qui constitue notre véritable héritage et donc le capital que nous nous devrions de faire fructifier de notre vivant. A l’inverse un « parfum agréable » est évanescent et ne peut apporter qu’un plaisir dans l’instant. Le souvenir lui, s’appuie sur des faits durables. Il est dit des Justes qu’ils continuent de vivre au-delà de leur mort. Pour le Talmud, cela ne fait pas de doute : « Les Justes après leur mort sont appelés « vivants »[4]. Et pourtant le souvenir que nous avons des personnages emblématiques de l’Histoire de l’humanité n’est pas toujours lié à leurs vertus. Les plus grands despotes ou tyran demeurent dans les livres d’histoire aux côtés de personnes respectables. Le souvenir ne serait donc pas une question de mérites mais d’actions, bonnes ou mauvaises, qui marquent durablement l’humanité. C’est à ce stade qu’apparaît la notion de la bonne réputation. Quitte à ce que l’on se souvienne de nous que cela soit pour nos mérites plutôt que pour nos défaillances. On peut aisément partager le réalisme, et souvent le scepticisme, du Roi Salomon. La naissance pourrait, tout au mieux, nous inspirer de l’espérance dans la faculté qu’aura un enfant à s’élever dans les bonnes actions. Il n’y a guère que le moment de la mort qui permette réellement d’apprécier la complexité d’une vie humaine.
Si toutes ces hautes considérations sont apportées à notre réflexion en ce jour de Kippour c’est pour nous faire prendre conscience de plusieurs choses. En premier lieu de notre fragilité et du côté instable de nos personnes qui doivent nous conduire à une extrême humilité. Nous sommes nombreux à être réunis en ce jour avec des destins si différents et des vies qui ne se ressemblent pas. Et pourtant à l’heure du Jugement, nous sommes ensemble en communauté. En second lieu, il y a cette certitude que nous pouvons reformer nos personnes par nos actions. Bien que notre sort soit scellé à l’issue de la journée de Kippour, il n’en demeure pas moins que nous nous présentons chaque année devant Dieu, comme pour exprimer l’idée que ce que Dieu scelle peut être reconsidéré a l’aune de nos mérites. Si Dieu est capable de se montrer aussi indulgent à notre endroit, combien plus encore, nous devrions l’être vis-à-vis de nos semblables. Le Judaïsme porte cette idée selon laquelle nous ne devrions juger autrui qu’après sa mort. L’avis tranché que nous avons parfois sur certaines personnes nous ferait oublier que nous pouvons changer et nous rendre meilleurs. Le fait d’émettre des jugements catégoriques et définitifs sur autrui l’empêche lui-même de se parfaire.
D’une façon très touchante, notre liturgie des fêtes de Tishri est traversée par cette idée selon laquelle Dieu nous accorderait Son pardon comme un père pardonnerait à son enfant, avec compréhension et amour. Si nous devons juger notre prochain, c’est avec une dose d’amour et d’humanité que ce jugement doit s’opérer. Si un père pardonne à son enfant c’est qu’il le connaît jusque dans ses faiblesses. On a trop vite fait d’attacher à autrui une réputation bonne ou mauvaise. Et nous savons à quel point il nous est difficile de nous départir d’une opinion que nous pouvons avoir.
L’actualité nous montre régulièrement des personnes qui deviennent le temps d’un acte particulier des héros. Ceux-là sont souvent perçus comme des gens de valeur. En un instant, leur vie bascule d’une existence ordinaire à un destin singulier. On peut penser au soulèvement du ghetto de Varsovie et, de façon générale, à toutes ces femmes et tous ces hommes qui se sont surpassés répondant bien souvent davantage à un instinct qu’à un parcours de vie réfléchi. C’est peut être là que réside la différence entre les héros et les Justes. Pour ces derniers, ce sont leurs mérites sur la durée qui prévalent. La « bonne réputation » est une affaire de longue haleine, une construction. Cela rend encore plus insupportable le moment où quelqu’un qui fut respecté se trouve, par un acte ou par une médisance, bafoué. Il suffit de suivre l’histoire de nos Patriarches et Matriarches ou encore Moïse pour observer que leurs vies n’ont pas été un chemin rectiligne vers un idéal de justice ou de moralité. Et pourtant leurs actions positives l’emportent sur leurs défaillances. En cela ils sont encore vivants dans la mesure où leur vie nous est une source d’inspiration et souvent un idéal.
Oui « une bonne réputation est préférable à un parfum agréable ». L’homme a cette tendance à vouloir plaire ou séduire à l’instar d’un parfum agréable en négligeant l’essentiel qui se construit dans la profondeur de l’âme et est autrement plus discret. Son souvenir ne demeure que peu de temps après sa mort. Je peux affirmer que les personnes qui m’ont le plus impressionnées dans mon existence sont celles dont je n’ai eu connaissance des mérites que de façon fortuite. Cela est vrai pour la personne qui pieusement, dans l’intimité de son foyer, fait s’élever l’âme du Judaïsme par des gestes, des chants et des prières. Cela est vrai aussi pour le mécène qui prie pour que son don demeure anonyme. Cela est vrai pour le héros qui gêné déclare que quiconque à sa place aurait fait la même chose. Cela est vrai pour ces survivants de la Shoa qui nous donnent la force de vivre. Cela est vrai pour la mère qui élève ses enfants passant outre les découragements. Cela est vrai pour le médecin qui oublie, le temps d’une consultation, de regarder sa montre. Cela est vrai pour toutes celles et ceux qui œuvrent pour la communauté sans en attendre la moindre récompense. Cela est vrai pour l’enfant qui lutte contre une maladie dont lui seul connaît les souffrances. Cela est vrai pour ses parents qui se pensent impuissants ,mais qui lui donnent la force de se battre. Toutes ces personnes, et bien d’autres encore, me font penser que l’Homme peut être la plus belle création de Dieu.
En nous mortifiant en ce jour de Kippour, nous nous préparons à mourir en nourrissant l’espoir que nos actes, dont nous faisons le compte devant Dieu, puissent plaider en notre faveur. Si tel est le cas nous pouvons nous rendre meilleurs encore, et si tel n’est pas le cas, la possibilité nous est offerte de changer et de nous améliorer.
Puisse l’Eternel nous assister dans ce travail nécessaire en écoutant nos prières et en nous aidant à être dignes des souhaits qui sont les nôtres. Puissions-nous tous être inscrits dans le Livre de la vie et des mérites. Amen.

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